South Bulletin 100 (27 décembre 2017)

Bon vent à 2017, année marquée par la personnalité de Donald Trump

En cette fin d’année 2017, et avant que 2018 ne commence, le moment de faire le bilan est venu.  L’année qui vient de s’écouler aura été marquée par la personnalité du président des États-Unis Donald Trump, qui a marqué les affaires mondiales de son empreinte à plusieurs égards.  Il a offensé tant ses alliés que ses adversaires tandis qu’il contentait sa base électorale.  Les décisions politiques qu’il a prises en ce qui concerne l’Organisation des Nations Unies, la lutte contre les changements climatiques, le commerce et (à la toute fin de l’année) le conflit israélo-palestinien ont changé le monde de diverses manières.  Les pays en développement, qui en ont subi les conséquences en 2017, s’inquiètent des décisions qui seront prises en 2018.

Ce numéro du South Bulletin contient plusieurs articles sur l’état de l’économie mondiale.  Même si la croissance économique a été modérée en 2017, de nombreux facteurs de vulnérabilité ont vu le jour et auraient de lourdes conséquences sur les pays en développement si une crise financière éclatait.  Les articles de ce numéro font ressortir les sources nouvelles et anciennes d’instabilité et de fragilité et invitent le Sud à se préparer prudemment à la prochaine crise.

Nous espérons que nos lecteurs apprécieront la lecture de ce 100e numéro du South Bulletin et leur souhaitons nos meilleurs vœux pour la nouvelle année.

Le numéro 100 du South Bulletin contient les articles suivants :

Les pays du Sud devraient se préparer à la prochaine crise financière

Il y a 20 ans éclatait la crise financière asiatique et il y a neuf ans éclatait une crise financière d’ampleur mondiale et débutait la récession dans le monde entier. Si une autre crise financière mondiale survenait, les conséquences sur les pays en développement seraient plus graves que dans le passé, car ils sont devenus moins résistants et plus vulnérables.  Ils doivent donc se préparer à affronter la tourmente.


Par Martin Khor

L’heure est-elle à une nouvelle crise ? La plupart des économistes et des journalistes n’en sont pas convaincus, car une reprise économique, bien que faible, semble se produire dans les pays développés.

En apparence, la situation actuelle est plutôt bonne. Les États-Unis, l’Europe et le Japon affichent de très bons taux de croissance économique par rapport aux toutes dernières années et le produit intérieur brut (PIB) de la Chine pourrait croître de près de 7 % en 2017, d’après des estimations.

Contrairement à ce que l’on craignait, l’abandon progressif des mesures d’assouplissement quantitatif par les États-Unis, et maintenant l’Europe, n’a pas engendré de sorties massives de capitaux des pays en développement. La plupart des économistes de l’école dominante se montrent donc optimistes quant aux perspectives économiques mondiales pour 2018.

Sous le calme apparent se prépare toutefois une tempête. Il est difficile de prédire si les problèmes de fond dégénèreront en une crise à grande échelle sous peu, ou s’ils continueront de sommeiller encore quelque temps. Ce qui est sûr, c’est que l’économie mondiale bat de l’aile.

Le 5 juillet 2017, Martin Wolf, journaliste économique en chef du Financial Times, a averti que de nombreux et d’importants risques demeuraient dans un contexte de faible reprise économique mondiale. Il a déclaré que le pire qui puisse arriver serait l’effondrement de la coopération mondiale, voire l’éclatement d’un conflit.

Selon lui, cela sonnerait la fin de la stabilité de l’économie mondiale de laquelle tous dépendent. Il accuse les pays à revenu élevé d’avoir laissé le système financier déstabiliser leurs économies et d’avoir refusé par la suite de prendre des mesures de relance budgétaire et monétaire suffisamment fortes pour sortir rapidement des difficultés économiques qu’avait créées la crise.

Il déplore que les disparités entre les conjonctures économiques prospères et moins prospères n’aient pas été gommées et reconnaît que les erreurs commises étaient monumentales. Maintenant que les économies se redressent, de nouveaux défis surgissent : éviter l’éclatement de l’économie mondiale tout en garantissant une croissance largement partagée et durable. Malheureusement, le journaliste craint que ces défis ne puissent pas être relevés.

Dans le rapport The Financial Crisis and the Global South: Impact and Prospects publié récemment, Yilmaz Akyüz, économiste en chef du Centre Sud, assisté de Vicente Paolo Yu, a mené une analyse complète et approfondie de la situation économique mondiale et de ses répercussions sur les pays en développement.

Selon lui, les États-Unis et l’Europe ont mal géré les retombées de la crise de 2008 en prenant des mesures qui ont eu de lourdes conséquences sur la plupart des pays en développement.

Les pays en développement ont traversé la crise de 2008 sans trop de difficultés grâce à des facteurs particuliers qui n’existent plus.

Depuis, ces pays se sont exposés à de nouvelles sources de vulnérabilité très dangereuses qui risquent de les mettre fortement à mal quand la prochaine crise éclatera. Ils doivent donc impérativement évaluer la précarité de leur situation et agir pour se prémunir le mieux possible contre les retombées des nouveaux facteurs d’instabilité sur leurs économies.

D’après Akyüz, la crise de 2008 qui a d’abord balayé les États-Unis, puis l’Europe s’est ensuite propagée à plusieurs économies émergentes, essentiellement à cause des  mesures inadéquates qu’ont prises les États-Unis et l’Europe pour affronter la crise.

Il dénonce deux failles majeures dans ces mesures : la réticence à mettre fin au surendettement à l’aide d’une restructuration ordonnée et l’orthodoxie budgétaire. Il explique qu’elles ont créé une dépendance excessive aux politiques monétaires et ont conduit les banques centrales à s’aventurer sur des terrains inconnus en abaissant leurs taux d’intérêts à zéro, voire en dessous de zéro, et en injectant rapidement des liquidités par l’acquisition massive d’obligations.

Il constate que ces mesures n’ont pas relancé l’économie rapidement et ont même aggravé l’insuffisance de la demande mondiale en accentuant les inégalités et la fragilité financière mondiale en entraînant une forte hausse du volume de la dette et du nombre de bulles spéculatives. Elles ont également eu des répercussions déflationnistes et déstabilisantes considérables sur les économies en développement.

La prochaine crise aura de bien plus lourdes conséquences qu’en 2008 sur les pays en développement. Trois raisons expliquent leur faible résistance actuelle aux chocs externes.

Premièrement, de nombreuses économies en développement sont davantage intégrées au système financier international, et sont, par conséquent, soumises à de nouveaux facteurs de vulnérabilité et plus exposées aux chocs externes. Leurs sociétés ont accumulé une dette colossale depuis la crise, qui a atteint 25 000 milliards de dollars (95 % de leur PIB), et les titres de créance libellés en dollars émis par les économies émergentes sont passés de 500 milliards de dollars en 2008 à 1 250 milliards de dollars en 2016, présentant des risques de taux d’intérêt et de change. De plus, la présence étrangère sur les marchés financiers nationaux a atteint des niveaux sans précédent, les exposant davantage à l’alternance de cycles rapides d’expansion et de récession financiers mondiaux.

Deuxièmement, le solde courant et les positions extérieures nettes de nombreux pays en développement se sont considérablement détériorés depuis la crise. Dans la plupart des pays, les réserves de change accumulées récemment proviennent davantage des entrées de capitaux que des excédents commerciaux et sont insuffisantes pour faire face à des sorties de capitaux massives et durables.

Troisièmement, les pays disposent maintenant d’un choix limité en matière de mesures économiques pour faire face aux événements défavorables extérieurs. Leur espace budgétaire pour réagir aux chocs déflationnistes à l’aide de mesures anticycliques est beaucoup plus restreint qu’en 2009. Qui plus est, ils ont perdu beaucoup d’autonomie en matière de politique monétaire et ne contrôlent plus les taux d’intérêt en raison de leur plus grande intégration financière mondiale, et les régimes de taux de change souples ne permettent pas de remédier aux chocs financiers.

Akyüz assimile la fragilité actuelle de la plupart des économies en développement à celle des années 1970 et 1980 lorsque la hausse des mouvements de capitaux et des prix des produits de base s’est soldée par une crise de la dette après un brusque revirement de la politique monétaire américaine, au prix d’une décennie de développement. En cas de graves chocs financier ou commercial, il serait difficile pour certaines de ces économies d’éviter une crise de liquidité internationale ou de la dette et un recul de la croissance.

Malheureusement, le Sud n’a su ni traiter ces problèmes ni prendre des mesures collectives. Si des réformes mondiales sont nécessaires pour éviter que les mauvaises décisions en matière de politique des plus grands pays se répercutent sur les pays en développement, des mécanismes mondiaux sont aussi essentiels pour prévenir et gérer les crises financières.

De nombreuses propositions ont été faites par le passé en vue d’une réforme mais peu de mesures ont été adoptées car les pays développés s’y sont opposés. Akyüz conclut que les enjeux sont maintenant trop élevés pour que les pays en développement laissent l’organisation de l’économie mondiale aux mains d’une ou de deux grandes puissances économiques et des institutions multilatérales qu’elles contrôlent.

Si les conclusions de son analyse approfondie sont justes, nous assistons en cette fin d’année 2017 à une période de « calme avant la tempête ». La crise financière qui a éclaté en 2008 n’a jamais pris fin, mais elle a connu de nombreux méandres. Tôt ou tard, la situation s’aggravera à cause de nouvelles circonstances défavorables.

Nous connaissons les causes sous-jacentes, mais nous ignorons encore quel événement spécifique déclenchera une nouvelle phase de crise et quand cela se produira.

Quand une nouvelle crise éclatera, les pays en développement se trouveront en plus mauvaise posture pour la traverser qu’en 2008. Il n’est donc pas question qu’ils se reposent sur leurs lauriers.

Tous les pays devraient, par conséquent, évaluer leurs forces et faiblesses comme leur vulnérabilité aux chocs externes et envisager dès à présent des mesures pour pallier la crise à l’avance, plutôt que d’attendre qu’elle survienne et bouleverse leur économie.

Bon vent à 2017, année marquée par la personnalité de Donald Trump

L’année 2017 aura été marquée par la personnalité de Donald Trump qui a usé de la suprématie américaine pour secouer les relations mondiales à plusieurs égards, malheureusement pas pour le meilleur.


Par Martin Khor

Quelle année venons-nous de vivre !   Alors que 2017 s’en va, chassée par 2018, nombreux sont ceux qui se demandent si le monde ne sera plus jamais comme avant.

Qu’il soit bien vu ou mal vu, ce changement radical est attribué au président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump. À la même époque l’année dernière, après sa victoire aux élections présidentielles, on se demandait s’il irait au bout de ses promesses de campagne ou s’il revêtirait l’habit d’un chef d’État.

Après tout, il n’est pas rare que les candidats prennent des positions extrêmes pour gagner des voix dans la course aux élections, puis montrent plus de modération une fois élus.  Pas Trump.  Depuis un an, il prend des décisions qui satisfont la base électorale d’extrême droite qui a voté pour lui, dans un esprit étriqué, xénophobe et anti-internationaliste.

Donald Trump a pris des mesures qui descendent en droite ligne de son slogan de campagne « l’Amérique d’abord », c’est-à-dire l’Amérique telle que la conçoit sa base électorale, qui ne voit pas pourquoi il faudrait se soucier du reste du monde.  Et c’est à coup de tweets quotidiens qu’il s’est adressé directement à ses partisans et à l’opinion publique mondiale.

Beaucoup d’Américains (parmi eux, de plus en plus de Républicains) étaient consternés.  Le reste du monde recevait les annonces les unes après les autres avec un mélange de déception, d’incrédulité et d’indignation.  Dans ses tweets, il a insulté ses alliés traditionnels (l’Australie, l’Allemagne, le Canada, le Mexique, le Royaume-Uni) et ses adversaires, nouveaux et traditionnels, réels ou imaginaires (Corée du Nord, Iran, plusieurs pays à dominance musulmane dont les citoyens ne peuvent plus entrer aux États-Unis) et a menacé ses rivaux économiques, en particulier la Chine mais aussi des pays avec lesquels les États-Unis enregistrent un excédent commercial, qu’il qualifie de tricheurs.

Le nouveau dirigeant américain a menacé l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), paralysé le Groupe des Sept (G7), retiré les États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat, de l’Unesco et du pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, a réduit le financement accordé à l’Organisation des Nations Unies (ONU) et aux organisations qui lui sont reliées et a mis fin au financement du Fonds vert pour le climat.

Les mesures prises par Donald Trump en matière de commerce étaient particulièrement inquiétantes pour les pays en développement.   Il a retiré les États-Unis du partenariat transpacifique (TPP) et a relancé les négociations de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

Ces deux mesures ne sont pas mauvaises en soi, à condition que les modifications souhaitées par les États-Unis mettent toutes les parties sur un pied d’égalité, car les accords de libre-échange (ALE) dont les États-Unis sont signataires ont de lourds défauts.  Or malgré la tendance déjà très marquée des ALE en faveur des intérêts américains, tout porte à croire que l’administration Trump veut s’assurer que les nouveaux ALE conclus par les États-Unis les favoriseront davantage encore, notamment en prévoyant une plus grande ouverture des marchés aux produits américains et des dispositions encore plus strictes en matière de propriété intellectuelle qui seraient favorables aux sociétés américaines.

D’abord, Donald Trump a menacé d’appliquer des droits de douane de 30 % à 45 % sur les importations de Chine et du Mexique ; chose qu’il n’a pas faite (du moins, pas encore). Puis, les dirigeants du Congrès à majorité républicaine ont proposé un projet de taxe d’ajustement aux frontières (dans le cadre d’une réforme fiscale) qui aurait imposé un droit de 20 % sur toutes les importations, mais qui a été abandonné à la suite des protestations de nombreuses entreprises américaines qui dépendent des importations.

Ensuite, l’administration Trump a sorti son arme commerciale unilatérale, l’article 301 de la loi américaine de 1974 sur le commerce extérieur, que les États-Unis n’ont presque pas utilisé depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).  En août, Donald Trump a lancé une enquête pour étudier la possibilité de relever, au titre de l’article 301, les droits de douane appliqués sur les produits originaires de Chine qui était soupçonnée de porter atteinte aux droits de propriété intellectuelle et qui demandait aux entreprises américaines de procéder au transfert de technologie.  Le recours à l’article 301 n’est pas compatible avec la règlementation de l’OMC. Si les États-Unis reprennent la mauvaise habitude d’adopter des mesures commerciales unilatérales, la guerre commerciale mondiale sera ouverte.

L’état d’esprit des États-Unis envers les relations commerciales multilatérales et l’OMC était tout aussi inquiétant.  L’administration Trump a montré son mépris envers le mécanisme de règlement des différends de l’OMC en s’opposant au remplacement des membres de l’Organe d’appel qui partaient à la retraite, réduisant ainsi la capacité de l’OMC à arbitrer les différends commerciaux.  Les États-Unis ont refusé de reconnaître les travaux réalisés jusqu’à présent dans le cadre du programme de travail de Doha, laissant entendre que le cycle de Doha était enterré, et ont fait savoir qu’ils souhaitaient revoir le concept et l’utilisation du principe de traitement spécial et différencié, si cher aux pays en développement.

À la fin de l’année, deux autres décisions ont jeté la consternation. D’abord, Donald Trump a annoncé que les États-Unis reconnaissaient Jérusalem comme la capitale d’Israël, une décision contraire à la position maintenue par les États-Unis jusqu’alors, à la position officielle des Nations Unies et à la situation actuelle (le partage de la ville entre la Palestine et Israël).  Cette décision, qui n’a pas été initiée par le Département d’État mais par le gendre de Donald Trump, a provoqué une levée de boucliers, y compris de ses alliés.  Et elle a indigné le monde en développement, dont la Palestine où des mouvements de protestations ont eu lieu (causant d’autres morts et blessés), et d’autres pays.

La nouvelle position américaine a anéanti tout espoir, ainsi infime fût-il, de trouver une solution au conflit israélo-palestinien dans un avenir proche et risque fort de provoquer une autre série tragique d’affrontements sanglants dans cette région déjà minée par la guerre.

Ensuite, c’est dans leur état d’esprit hostile au système commercial que les États-Unis sont venus assister à la Conférence ministérielle de l’OMC qui s’est tenue pendant les deux premières semaines de décembre à Buenos Aires (Argentine).  Leur refus formel de reconnaître le programme de travail de Doha élaboré depuis 16 ans ou d’honorer l’engagement pris à l’occasion de la précédente conférence ministérielle d’instaurer une solution permanente au problème de la sécurité alimentaire (sous forme de programmes de détention de stocks publics) ou encore de reconnaître les propositions principales et nouvelles concernant le traitement spécial accordé aux pays en développement est la principale raison pour laquelle la conférence s’est terminée sans déclaration traditionnelle ni décisions majeures.  L’OMC se retrouve dans une situation inédite.

Nul doute que Donald Trump a exercé une influence majeure sur les événements et les tendances de 2017. La plus grande crainte est qu’une décision, une maladresse ou un tweet insultant ne fasse éclater un conflit entre les États-Unis et la Corée du Nord qui pourrait se transformer en une guerre nucléaire. Si, au moins, nous évitions cela, nous pourrions nous estimer heureux.  Voilà à quoi nous en sommes réduits.

Au bilan 2017 il faut aussi inscrire les traitements inhumains infligés à d’autres êtres humains.

En tête de liste, on peut citer la persécution des Rohingya au Myanmar. Depuis la fin août, environ 650 000 Rohingya se sont réfugiés au Bangladesh, au moins 6 700 ont été tués au cours du premier mois (d’après une enquête de Médecins sans frontières) et nombre de leurs maisons et villages ont été brûlés.  Malgré la condamnation générale, le haut-commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme parlant même d’« éléments constitutifs du crime de génocide », l’avenir des Rohingya est incertain et peu prometteur.

Par ailleurs, les catastrophes naturelles ont continué.  Des tempêtes, des cyclones et des ouragans destructeurs ont touché de nombreux pays partout dans le monde (récemment, certaines îles de Caraïbes ont été presque totalement détruites physiquement et économiquement), des tremblements de terre ont causé des dommages dans d’autres pays, des feux de forêt ont ravagé des zones entières de la Californie et d’ailleurs, et la sècheresse a frappé des millions d’Africains.

Les effets des changements climatiques sont de plus en plus visibles. L’atmosphère, plus chaude, contient plus de vapeur d’eau, ce qui augmente le risque de pluie, tandis que le réchauffement des océans influe sur les régimes climatiques ; des changements qui sont à l’origine de tempêtes tropicales et d’ouragans plus violents.

Pourtant, cette année, les efforts pour lutter contre le réchauffement climatique étaient encore trop faibles. D’après un récent rapport, les émissions mondiales de gaz à effet de serre seraient reparties à la hausse en 2017, alors que cela faisait plusieurs années qu’elles diminuaient.  Il faut encore trouver un accord sur le partage de la charge de la transition vers un monde à faibles émissions de carbone, ce qui ralentit l’action environnementale.   Le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris et le revirement de la politique climatique nationale ont empiré la situation.

La session de la Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies aux changements climatiques (CCNUCC) qui a eu lieu à Bonn (Allemagne) en novembre a examiné dans le détail comment interpréter le cadre mondial de mise en œuvre des aspects de l’Accord de Paris.  Si les négociations ont quelque peu avancé, d’importantes divergences ont subsisté, en particulier entre les pays du Nord et du Sud.

Enfin, l’économie mondiale a relativement bien tourné en 2017. Les États-Unis, l’Europe et le Japon ont affiché un taux de croissance positif plus élevé, même s’ils ne se sont pas encore remis de la crise financière de 2008 et l’économie de la Chine a crû de presque 7%.   Dopés par les exportations, les pays en développement d’Asie devraient atteindre un meilleur taux de croissance que ce qui était prévu pour s’établir à 6 % en 2017, d’après les dernières estimations de la Banque asiatique de développement.

Toutefois, des experts mettent en garde contre l’accumulation massive de dettes et prévoient une autre période d’instabilité financière nationale et internationale, qui se caractérisera par la volatilité des mouvements de capitaux et l’instabilité des taux de change.  Il est donc difficile de savoir si la dynamique de 2017 sera durable ou si l’année 2018 sera marquée par l’éclatement de la bulle économique.

Ce n’est cependant pas la seule chose qui est difficile à prévoir.  Le passage à la nouvelle année est donc marqué par l’incertitude dans de nombreux domaines d’ordre mondial.

Enseignements tirés et à tirer de la crise financière des pays d’Asie

Les analyses qui ont récemment été écrites sur la crise asiatique, vingt ans après, font l’éloge des leçons qui en ont été tirées et des mesures qui ont été mises en place à l’époque.  Elles passent cependant à côté du fait que ces mesures qui ont fait leurs preuves en 1997 puissent être inappropriées, voire contre-productives dans le contexte actuel, car elles impliquent un plus haut degré d’intégration financière à l’économie mondiale.


Par Yilmaz Akyüz

Dans de nombreux débats, on se demande si une autre crise financière va éclater et, le cas échéant, si elle ne touchera qu’une partie du monde ou si elle aura une ampleur mondiale. Les États tirent des enseignements des crises financières pour adopter des mesures visant à éviter qu’elles ne se répètent. Cependant, ces mesures sont généralement prises pour traiter les causes de la toute dernière crise, mais ne s’appliquent pas à la suivante. Qui plus est, elles peuvent même devenir les nouvelles sources d’instabilité et de crise.

Les analyses qui ont récemment été écrites sur la crise asiatique, vingt ans après, font l’éloge des leçons qui en ont été tirées et des mesures qui ont été mises en place à l’époque. Elles passent cependant à côté du fait que ces mesures qui ont fait leurs preuves en 1997 puissent être inappropriées, voire contre-productives dans le contexte actuel, car elles impliquent un plus haut degré d’intégration financière à l’économie mondiale.

Premièrement, l’une des toutes premières mesures prises par les pays asiatique a consisté à abandonner les régimes de rattachement du taux de change au profit de la flexibilité du taux de change dans le but de faciliter l’ajustement extérieur et d’écarter le risque que les spéculateurs fassent des paris unilatéraux. La mesure en soi est louable, mais ses effets dépendent de la manière dont les mouvements de capitaux sont gérés.

Dans un régime de mobilité totale des capitaux, rien ne garantit la stabilité des taux de change. Les crises de change peuvent éclater que les régimes de change soient flexibles ou fixes. Contrairement aux régimes de rattachement du taux de change, les régimes de taux de change flottant peuvent, en période d’entrées massives de capitaux, pousser le taux de change nominal à la hausse et même accentuer les entrées de capitaux à court terme. Les appréciations nominales se sont en effet généralisées pendant les vagues d’entrées de capitaux après l’an 2000, y compris dans des pays d’Asie de l’Est.

Deuxièmement, la plupart des économies émergentes, notamment d’Asie, ont assoupli les régimes régissant les investissements étrangers directs et ont ouvert les marchés financiers aux non-résidents au motif que les engagements en investissements sont moins risqués et plus stables que la dette extérieure. Ainsi, les avoirs des non-résidents en pourcentage de capitalisation boursière ont atteint des sommets, entre 20 % et 50 % contre 15 % aux États-Unis.

Par conséquent, les économies émergentes sont devenues extrêmement sensibles aux conditions des économies avancées. Étant donné que les économies émergentes ne disposent pas d’un bassin d’investisseurs locaux, l’arrivée ou la sortie de quantités même relativement faibles d’investissements étrangers crée, de nos jours, de fortes fluctuations des cours.

Troisièmement, les pays d’Asie ont également voulu réduire les discordances de change dans leur bilan et leur exposition aux risques associés aux taux de change en ouvrant les marchés obligataires intérieurs aux non-résidents et en contractant des emprunts libellés dans leur monnaie. Par conséquent, la dette souveraine de nombreuses économies émergentes est plus internationalisée que dans les pays dont la monnaie sert de monnaie de réserve.

Aux États-Unis, un tiers des bons du Trésor sont détenus par des non-résidents ; dans les pays émergents, notamment en Asie, la proportion est bien plus grande. Contrairement aux bons du Trésor américain, les titres de dette ne sont pas détenus par des banques centrales étrangères mais figurent dans le portefeuille d’investisseurs versatiles.

Si l’ouverture des marchés obligataires a eu pour effet de transmettre le risque de change aux emprunteurs, elle est également la cause d’une perte d’autonomie quant aux taux nationaux à long terme et à une forte exposition aux fluctuations des taux d’intérêt américains. Cela pourrait être tout aussi, si ce n’est plus nuisible que l’exposition aux risques de variations de taux de change pendant la période transitoire où la Réserve fédérale américaine (Fed) a rehaussé les taux d’intérêt précédemment bas et où elle a ramené son bilan à la normale.

Quatrièmement, les pays d’Asie ont largement libéralisé le compte de capital pour les résidents. Les sociétés ont été encouragées à entrer sur la scène internationale en empruntant et en investissant à l’étranger ; par conséquent, des dettes colossales libellées dans des monnaies de réserve à taux d’intérêt bas s’accumulent depuis 2008.

Elles ont aussi contracté des emprunts par l’intermédiaire de filiales étrangères. Ces emprunts ne sont pas toujours rapatriés et comptabilisés comme des entrées de capitaux et des dettes extérieures, mais ils ont des effets similaires sur la fragilité des sociétés. C’est pourquoi, la réduction des asymétries de monnaies se limite essentiellement à la dette souveraine tandis que les sociétés privées supportent d’importants risques associés aux taux de change.

Cinquièmement, les restrictions à l’acquisition de valeurs étrangères, d’actifs immobiliers et de dépôts par les résidents privés et les investisseurs institutionnels ont été allégées ou supprimées. L’objectif principal était de diminuer les pressions à la hausse exercées sur les monnaies par les arrivées massives de capitaux. Ainsi, la libéralisation des sorties de capitaux opérées par des résidents a substitué aux restrictions appliquées sur les entrées de capitaux des non-résidents. L’accumulation d’actifs étrangers par des résidents privés qu’a engendrée cette mesure n’aurait pas pu avoir lieu en période de fuite des capitaux.

Sixièmement, les réglementations et le contrôle bancaires ont été améliorés, ce qui a eu pour conséquence de restreindre les asymétries de monnaies et d’échéances dans le bilan des banques. Cela étant, à l’heure actuelle les banques jouent un rôle bien moins important dans l’intermédiation des mouvements de capitaux internationaux que dans les années 1990. Les émissions d’obligations par les sociétés ont augmenté plus vite que les prêts bancaires internationaux, qu’ils soient octroyés directement ou par l’intermédiaire de banques locales, et une très grande part des capitaux entrants se dirigent directement vers le marché des titres.

Ces mesures n’ont pas empêché que des bulles du crédit et des actifs se forment dans la plupart des pays de la région. C’est en Corée et en Malaisie que la dette des sociétés non financières s’est accrue le plus vite depuis 2007, à savoir entre 15 et 20 points de pourcentage du produit intérieur brut (PIB). La Malaisie a le ratio d’endettement des ménages le plus élevé des pays en développement, soit 90 % du PIB. En Corée, le ratio d’endettement des ménages en pourcentage du PIB est plus élevé que le ratio aux États-Unis et que la moyenne des pays de l’OCDE.

Réserves de change

Comme de nombreuses autres économies, les économies asiatiques se constituent un matelas de protection en accumulant de larges quantités de réserves de change. En outre, une grande partie de des capitaux accumulés proviennent d’excédents du compte courant et pas uniquement d’entrées de capitaux. En effet, tous les pays qui ont été directement frappés par la crise de 1997 gèrent bien mieux leur balance commerciale extérieure depuis le début du XXIe siècle ; soit ils affichent un excédent, soit ils ont ramené le déficit sous contrôle.

Cependant, il est très difficile de savoir si ces réserves constitueront une protection adéquate contre les sorties massives et soutenues de capitaux. Après la crise asiatique, l’exposition aux risques extérieurs a été évaluée en fonction de l’adéquation du niveau des réserves à combler les dettes extérieures à court terme libellées en devises.

Cela étant, il n’y a pas toujours de lien étroit entre la pression exercée sur les réserves et la dette extérieure à court terme. Il arrive souvent que les fortes baisses de réserves de change soient principalement dues à d’autres causes que la dette à court terme libellée en devises. Des pressions peuvent s’exercer sur les devises si la présence étrangère est forte dans les marchés des titres et des dépôts intérieurs et si le compte de capital est ouvert pour les résidents.

Une fuite rapide et généralisée peut générer d’importantes perturbations aux lourdes conséquences macroéconomiques, même si les pertes dues à la baisse des cours et des monnaies sont supportées par les investisseurs étrangers et limitent la diminution des réserves.

Dans les quatre pays d’Asie directement touchés par la crise de 1997, les réserves internationales sont, à l’heure actuelle, au même niveau que la dette extérieure à court terme libellée en dollar. Toutefois, elles n’offrent pas toujours une marge de manœuvre suffisante pour couvrir une sortie massive et soutenue des investisseurs étrangers désireux de quitter les marchés des titres et des dépôts intérieurs, ainsi qu’une fuite de capitaux des résidents.

Tel est notamment le cas de la Malaisie où le stock de réserves internationales à disposition pour amortir la dette à court terme libellée en dollar est relativement faible alors que les titres détenus par les non-résidents sur les marchés intérieurs sont très nombreux. En effet, sa monnaie est constamment sous pression depuis la mi-2014. Quand les non-résidents détenteurs de titres nationaux ont commencé à se débarrasser des titres libellés en ringgit, les marchés ont brusquement chuté et les réserves internationales sont passées de 130 milliards de dollars à 97 milliards de dollars en juin 2015. En octobre 2015, le ringgit a atteint son niveau le plus bas depuis septembre 1998 lorsqu’il était indexé sur le dollar. A l’heure actuelle, le ringgit est plus bas que les niveaux atteints pendant la crise en janvier 1998.

Les conséquences de la faillite de Lehman Brother ont été fortes mais de courte durée du fait de la politique d’extrême aisance monétaire mise en place par les États-Unis. Par la suite, ces marchés ont encore été mis sous pression, d’abord pendant l’extrême nervosité (taper tantrum) des marchés de mai 2013 provoquée par l’annonce de la Fed de son intention de réduire progressivement le montant des rachats d’actifs, puis en octobre 2014 quand les perspectives de croissance mondiale étaient préoccupantes notamment à cause de la hausse des taux d’intérêt aux États-Unis et, enfin, fin 2015, juste avant la hausse des taux directeurs aux États-Unis pour la première fois en sept ans.

Ces courtes périodes d’instabilité n’ont pas eu de graves répercussions car elles se sont limitées à de brèves perturbations passagères causées par l’humeur changeante des marchés sans qu’il n’y ait de changement majeur de la politique d’aisance monétaire. Toutefois, elles mettent en garde contre le type de problèmes que pourraient rencontrer les économies émergentes si les États-Unis opéraient un revirement de politique monétaire.

Si le matelas de protection qu’ils se sont constitué n’était pas adéquat, les pays se heurtant à une fuite massive et soutenue des capitaux auraient deux possibilités. La première consisterait à demander l’aide du FMI et des banques centrales des pays dont la monnaie sert de monnaie de réserve. La seconde serait de concevoir des mesures non orthodoxes, allant même plus loin que les mesures prises par la Malaisie pendant la crise de 1997, s’appuyant sur le renflouement interne des créanciers et des investisseurs internationaux en appliquant, entre autres, des contrôles des changes et des moratoires temporaires des dettes, et en recourant à des contrôles sélectifs des échanges commerciaux et financiers pour préserver l’activité économique et l’emploi.

Les pays asiatiques, comme la plupart des économies émergentes, semblent réticents à se tourner vers le FMI. Cependant, ils pourraient rencontrer d’importantes difficultés pour mettre en place unilatéralement des mesures hétérodoxes, comme des créanciers engageant des poursuites et des pays créanciers appliquant des sanctions. Par conséquent, fortifier leur intégration dans un système financier international, instable par nature, avant d’avoir atteint une certaine maturité économique et financière et sans avoir établi des mécanismes multilatéraux apportant une solution équitable et ordonnée aux crises extérieures de la dette et des liquidités pourrait leur coûter très cher.

Répercussions de la crise financière sur les pays du Sud et perspectives de croissance

Nombreux sont ceux qui craignent qu’une nouvelle crise survienne avant même que l’économie mondiale n’ait pu se remettre totalement de la crise qui a éclaté il y a dix ans. Beaucoup de pays en développement se sont retrouvés dans une position instable similaire à celle des années 1970 et 1980 lorsque la hausse des mouvements de capitaux et des prix des produits de base qui avait commencé durant la seconde moitié des années 1970 s’est soldée par une crise de la dette après un brusque revirement de la politique monétaire des États-Unis.


Par Yilmaz Akyüz et Vicente Paolo B. Yu III

L’économie mondiale ne s’est pas entièrement remise du choc de la crise financière qui a commencé il y a dix ans aux États-Unis. Malgré le récent rebond conjoncturel, la croissance du revenu mondial reste bien inférieure aux niveaux enregistrés durant la période qui a précédé la crise. Aux États-Unis, la reprise s’est montrée plus timide que par le passé et inéquitable entre les riches et les pauvres, ainsi qu’entre la finance et l’industrie. La zone euro, quant à elle, n’a pas résolu sa crise financière, et moins encore ses crises économique et sociale. Si la croissance potentielle a chuté tant aux États-Unis qu’en Europe, c’est principalement en raison de l’insuffisance de la demande, de la faible croissance de l’investissement et de la lente progression de la productivité. Les mesures de politique monétaire qui avaient été temporairement instaurées pour remédier à la crise sont toujours en vigueur.

Les pays du Sud ne se trouvent guère dans une conjoncture économique plus favorable. La crise s’est propagée dans plusieurs économies émergentes après avoir balayé les États-Unis et l’Europe. Alors qu’il y a quelques années de grandes économies émergentes étaient supposées devenir des moteurs de l’économie mondiale, elles luttent désormais pour relancer la croissance. Il est encore difficile de savoir si la Chine, deuxième plus grande économie mondiale, évitera une crise financière et l’effondrement de sa croissance.

Les mesures de politique mises en œuvre pour affronter la crise qui a sévi aux États-Unis et en Europe ne sont pas étrangères à la situation. Elles présentent deux failles majeures : la réticence à mettre fin au surendettement à l’aide d’une restructuration opportune, ordonnée et complète et l’orthodoxie budgétaire. Elles ont créé une dépendance excessive à l’égard des politiques monétaires, conduisant les banques centrales à s’aventurer sur des terrains inconnus en abaissant leurs taux d’intérêts directeurs à zéro, voire en dessous de zéro, et en injectant rapidement des liquidités par l’acquisition massive d’obligations publiques et privées.

Non seulement ces mesures n’ont pas relancé l’économie rapidement, mais elles ont aggravé l’insuffisance de la demande mondiale en accentuant les inégalités et la fragilité financière mondiale résultant d’une hausse du nombre de bulles spéculatives et du volume de la dette presque partout, de quelque 50 000 milliards de dollars supplémentaires depuis 2008, une hausse qui a dépassé la croissance du revenu mondial. Elles ont également eu de lourdes répercussions déflationnistes et déstabilisantes sur les économies émergentes et en développement (EDE).

La situation des EDE évolue généralement en fonction des marchés des produits de base, car ces économies dépendent des exportations de produits de base. Cependant, elles sont de plus en plus influencées par la conjoncture financière mondiale étant donné leur intégration accrue dans le système financier international,  la financiarisation des produits de base et le lien entre les cycles financiers et les cycles des prix des produits de base qui se renforcent mutuellement. Il y a eu une forte corrélation entre les prix des produits de base et les entrées de capitaux dans les EDE depuis le début des années 2000 et la croissance des pays du Sud a fluctué concomitamment.

La situation des marchés financiers internationaux dépend des politiques menées par les grandes économies avancées, notamment les États-Unis, tandis que les prix des produits de base sont fortement influencés par la Chine. En 2008, la faillite de Lehman Brothers aux États-Unis a mis fin à l’intensification des mouvements de capitaux résultant des mêmes bulles du crédit et des dépenses qui ont mené à la crise aux États-Unis et en Europe, ainsi qu’au cycle de hausses et de baisses des prix des produits de base, principalement dû à l’augmentation de la demande de la part de la Chine et d’autres grandes EDE. La récession a toutefois été de courte durée, car les mouvements de capitaux sont vite repartis à la hausse sous l’effet des brusques baisses des taux d’intérêt et de l’expansion monétaire rapide des États-Unis et de l’Europe. Les prix des produits de base ont également rebondi grâce au plan d’investissement massif mis en place par la Chine pour réagir à la contraction de ses exportations vers les États-Unis et l’Europe, et à la reprise fulgurante des EDE.

La forte hausse des mouvements de capitaux a commencé à ralentir en 2014 quand les prévisions laissaient entendre que la politique monétaire des États-Unis allait se resserrer. En 2015, pour la première fois depuis de nombreuses années, les mouvements nets de capitaux sont devenus négatifs et les réserves des EDE ont chuté au moment où leur besoin de financement du compte courant a crû. Les marchés des changes et des actifs financiers ont connu de fortes pressions après les hausses durables alimentées par les entrées de capitaux. La baisse des prix des produits de base qui a débuté en 2011 a coïncidé avec le ralentissement économique de la Chine et d’autres EDE. Les baisses du prix de l’énergie ont été plus marquées que celles d’autres produits de base, car les plans d’investissement massifs financés par l’argent bon marché, notamment dans le pétrole de schiste aux États-Unis, ont généré un excédent de l’offre. Elles ont non seulement entravé la croissance des EDE, mais également du monde entier, car la demande des économies avancées stagnait.

Le commerce mondial a sensiblement ralenti à partir du milieu des années 2000. La raison n’est pas tant la montée du protectionnisme que les facteurs structurels. Premièrement, il n’y a pas eu de plus grand élan de libéralisation. Deuxièmement, l’expansion des chaînes d’approvisionnement mondiales a perdu son élan initial. Troisièmement, le ralentissement de l’investissement a fait baisser le commerce par rapport au revenu, sachant que le contenu en importations de l’investissement est plus élevé que celui de la consommation. Quatrièmement, le rééquilibrage par la Chine de la demande extérieure et intérieure a fait reculer les importations, car le contenu en importations des exportations chinoises est beaucoup plus élevé que celui des dépenses intérieures. Enfin, les importations utilisées dans les secteurs d’exportation de la Chine ont été substituées : les composantes et pièces détachées importées ont progressivement été produites dans le pays.

Les excédents et les déficits mondiaux se sont également modifiés. Premièrement, les soldes courants ont évolué au détriment des EDE et en faveur des économies avancées. La chute des prix des produits de base en est une cause majeure, mais pas l’unique. Deuxièmement, il existe une convergence notable entre le solde courant des États-Unis et le solde courant de la Chine, et l’excédent commercial bilatéral de la Chine avec les États-Unis a fléchi. Enfin, le compte courant de la zone euro est passé d’un déficit à un excédent en raison des politiques d’austérité menées par la zone. L’excédent de l’Allemagne en pourcentage du PIB dépasse largement l’excédent de la Chine à l’heure actuelle.

Les perspectives de l’économie mondiale dépendent de l’évolution des problèmes systémiques et structurels. Le creusement des inégalités dans les grandes économies avancées et en Chine est à l’origine de la sous-consommation et de la contraction de la demande. Les bulles de dépenses tirées par l’endettement qui se sont formées pour remédier à l’insuffisance de la demande sont source d’instabilité financière. De même, les politiques protectionnistes menées dans le but de résorber la stagnation par la demande extérieure suscitent de vives tensions dans le système commercial international.

Les mesures de politique prônées par la nouvelle administration Trump pourraient aggraver ces difficultés. D’un point de vue macroéconomique, elles pourraient accentuer la hausse des taux d’intérêts des États-Unis et renforcer le dollar, ce qui inhiberait l’instabilité et les crises financières du Sud par leurs effets sur les mouvements de capitaux et les prix des produits de base. Les droits de douane et les subventions à l’exportation préconisés pourraient également nuire aux EDE, qui représentent une part importante des importations américaines et des déficits commerciaux. Le Japon et l’Allemagne affichent des excédents très élevés en termes absolus, mais les cinq pays enregistrant les plus gros excédents vis-à-vis des États-Unis en pourcentage du PIB sont des EDE.

Les perspectives mondiales dépendent aussi essentiellement de l’évolution de la situation de la Chine. Ses efforts pour mettre en place un marché de consommation intérieur dynamique n’ont guère porté leurs fruits jusqu’à présent et elle continue de recourir à des bulles de l’investissement tiré par l’endettement lorsque la croissance faiblit. Sa croissance ralentit depuis longtemps et est passéed’un taux à deux chiffres à quelque 6 %. Même si ses entreprises sont surendettées, il est hautement improbable que se produise un effondrement semblable à celui de Lehman Brothers, car les créanciers et les débiteurs sont sous le contrôle de l’État. Les perturbations financières de la Chine pourraient avoir des conséquences de moins grande envergure dans le monde que celles qu’a eues la crise des prêts hypothécaires à risque.

Même en l’absence de nouveaux bouleversements commerciaux et financiers extérieurs, les EDE ne devraient pas retrouver les taux de croissance qu’elles affichaient avant la crise dans les années à venir, car les taux de croissance de l’investissement et de la productivité sont affaiblis et le contexte économique mondial est moins favorable. Leur résistance aux perturbations externes est faible, surtout comparée à celle qu’ils ont montrée durant la crise des prêts hypothécaires à risque. Nombre de ces EDE sont davantage intégrées au système financier international et sont, par conséquent, soumises à de nouveaux facteurs de vulnérabilité et plus exposées aux perturbations externes. Elles disposent d’un choix limité en matière de mesures pour contrer les effets déflationnistes et déstabilisateurs extérieurs.

De nombreuses EDE se sont retrouvées dans une position instable similaire à celle des années 1970 et 1980 lorsque la hausse des mouvements de capitaux et des prix des produits de base qui avait commencé durant la seconde moitié des années 1970 s’est soldée par une crise de la dette après un brusque revirement de la politique monétaire des États-Unis. En cas de graves perturbations financières ou commerciales, il serait actuellement difficile pour certains de ces pays d’éviter une crise de liquidité internationale et même de la dette.

Cette situation soulève trois types d’enjeux politiques pour les pays du Sud. Le premier concerne les mesures politiques à prendre dans le cas où un revirement de la politique d’extrême aisance monétaire menée par les États-Unis provoquerait un resserrement des conditions financières mondiales. Les EDE doivent changer leurs vieilles habitudes, à savoir relever les taux d’intérêt, utiliser les réserves, emprunter auprès du FMI et recourir à l’austérité pour maintenir la convertibilité du compte de capital et continuer à s’acquitter de leurs dettes. Elles doivent plutôt privilégier le renflouement interne des créanciers et des investisseurs internationaux, en appliquant, entre autres, des contrôles des changes et un moratoire provisoire de la dette, et instaurer des restrictions sélectives à l’importation pour préserver l’activité économique et l’emploi.

Le deuxième enjeu réside dans la nécessité de repenser l’intégration mondiale. La plupart des EDE ont laissé trop de latitude aux lois du marché mondial pour stimuler leur développement et se sont, par conséquent, excessivement reposées sur les marchés, les capitaux et les sociétés transnationales étrangers. La balance s’est trop déréglée, notamment en ce qui concerne l’investissement et la finance, et doit être réajustée.

Enfin, les défis auxquels sont actuellement confrontées les EDE soulèvent une fois de plus la question de la gouvernance économique mondiale : réformer les architectures commerciale et financière internationales pour réglementer les politiques du chacun pour soi menées par les grandes puissances économiques, pour réduire l’exposition des pays du Sud aux perturbations externes et pour mettre en place des mécanismes appropriés visant à prévenir et à gérer efficacement les crises qui ont des origines et des conséquences internationales. Même si certaines réformes ont parfois figuré au programme de travail international, notamment après l’éclatement de crises sévères, très peu de mesures ont été adoptées pour les mener à bien en raison de l’opposition des grandes économies avancées.

Les pays du Sud n’ont pas réussi à persévérer dans cette voie et pâtissent d’un manque d’action collective. Les EDE doivent faire preuve de solidarité politique et réfléchir ensemble aux mesures politiques à prendre en réaction à la prochaine crise majeure, ainsi qu’aux priorités et au programme de travail visant à réformer la gouvernance économique mondiale.

 

Yilmaz Akyüz est l’économiste en chef du Centre Sud et Vicente Paolo B. Yu III est le directeur exécutif adjoint du Centre Sud.

 

Le présent article est le résumé analytique du document de recherche n° 76 du Centre Sud (mai 2017) : Répercussions de la crise financière sur les pays du Sud et perspectives de croissance écrit par Yilmaz Akyüz et Vicente Paolo B. Yu III. Le document de recherche est disponible à l’adresse suivante : https://fr.southcentre.int/document-de-recherche-76-mai-2017/.


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